Questions posées par un étudiant de Jussieu (mai 2007)
- Qu'est-ce qui vous a poussé à animer des ateliers d'écriture en prison? - Quels sont les principaux thèmes des écrits des détenus ? - Pensez-vous qu'écrire leur permette de retrouver un sentiment de liberté, incompatible avec l'univers carcéral? - Est-ce que ces ateliers peuvent aider à la réinsertion de certains détenus?
Mes réponses
1) Les univers « parallèles » desquels il est difficile de sortir, mais dans lesquels il est également difficile d’entrer ( !) m’ont toujours attirée. J’ai envie d’aller voir ce qu’il y a derrière le mur. Et de vérifier mon hypothèse : à savoir que, derrière le mur, il y a des gens comme vous et moi, ou du moins, pas très différents. J’ai été frappée, lorsque les détenus écrivaient sur leur enfance, de constater à quel point leurs souvenirs ressemblaient aux miens.
2) L’atelier d’écriture que j’ai animé en maison d’arrêt (en ce moment j’interviens dans le quartier des mineurs pour les sensibiliser à la lecture de romans et leur permettre d’emprunter des livres puis d’en parler ensuite, mais c’est une activité un peu différente) avait pour thème l’autobiographie. J’animais avec des majeurs (hommes), et c’est moi qui avais choisi le thème, que je trouve toujours très porteur en atelier – un thème qu’on m’avait fortement déconseillé, en me disant que ça n’allait pas marcher. Mais j’ai tenu bon. Et les détenus ont joué le jeu, dès lors qu’ils ont compris que l’atelier était un lieu de respect et d’échange, et que chacun n’écrivait que ce qu’il avait envie de livrer. En tant qu’animatrice d’ateliers d’écriture (puisque je procédais exactement de la même façon que dans un atelier d’écriture « extérieur») c’est moi qui proposais des thèmes d’écriture (axés sur l’enfance, le rapport à la mère, les passions, l’amitié, les moments de la vie où tout bascule, la notion de liberté etc.). Ensuite, chaque participant lisait son texte à voix haute, on discutait autour du texte – sans être jamais dans le jugement de valeur ou dans l’approche scolaire. Dès que je rentrais à la maison, je mettais leurs textes au propre sur ordinateur et je les leur ramenais la séance suivante afin qu’ils aient accès à l’objet « abouti ».
3) Écrire permet en tout cas de se retrouver, soi – ce n’est pas si facile, surtout en prison. Et peut-être de revaloriser un peu l’image qu’on a de soi (« je suis capable d’écrire, j’ai vécu des choses intéressantes, qui intéressent quelqu’un, je suis capable de créer, personne ne censure ce que j’écris, personne ne juge ce que j’écris, ma pensée, mes sentiments m’appartiennent »)
Je pense que toute activité créative est un espace de liberté (et le fait de sortir de sa cellule, de se retrouver pendant deux heures « ailleurs » dans tous les sens du terme, de rire souvent – j’ai eu la chance d’avoir un participant qui possédait un grand sens de l’humour et tournait en dérision, à travers ses textes et ses réflexions, le quotidien un peu glauque de la prison – n’était pas négligeable pour les détenus).
En fin d’atelier, j’ai constitué un recueil de leurs textes dont tous les « écrivants » étaient très fiers – à juste titre. À part l’orthographe et un peu de syntaxe, je n’ai rien changé à leurs écrits, très émouvants.
Plusieurs lectures publiques (montage de ces textes) ont eu lieu ensuite à Lyon et Villefranche.
4) Je pense que tout ce qui permet de retrouver le respect de soi - en étant fier de ce qu’on a accompli, par exemple - peut aider à se réinsérer.
Mon souhait serait maintenant d’animer un atelier d’écriture avec des surveillants de prison, car je pense qu’eux aussi ont beaucoup de choses à exprimer, et qu’ils exercent une profession difficile (conditions de travail périlleuses, horaires contraignants et mauvaise image auprès de la population).
Ateliers d'écriture en prison (janvier à avril 2005) animés par Sylvie Callet :
Dans le recueil "L'autre chemin", les "majeurs" racontent, se racontent...
Quelques extraits des textes écrits en atelier :
j’ai été… je suis
J’ai été une fourmi parmi les fourmis
Je suis une plume accrochée à un boulet
J’ai été le plus petit parmi les grands
Je suis l’aigle dans le vent
Je crois à Dieu ses anges ses prophéties et aux démons
Je suis l’abeille butinant le pollen
J’ai été un pilier qui soutient la famille
Je suis le lièvre dans son terrier
J’ai été un dragon sans flammes ni ailes
Je suis un singe en cage
J’ai été un papillon flottant dans les airs
Je suis un paresseux fatigué
J’ai été vapeur pour devenir solide
Je suis la mante religieuse mangeant sa proie
J’ai été et je reviendrai
Je suis moi.
B.
J’ai été dans les étoiles
Je suis timide mais sans plus
J’ai été mis en prison
Je suis bavard quand je suis ivre
Je crois à l’envie de s’en sortir
Je suis une étoile parmi tant d’autres
J’ai été un nom, maintenant je suis un numéro
Je suis rebelle quand on me cherche
J’ai été esclave de ma solitude
Je suis ma route en suivant mon destin
J’ai été à la plage en train de bronzer
J’ai été une voiture à ne plus s’arrêter
J’ai été une pièce vivante de mon enfance
Je suis un rempart parmi les murailles.
A.
UN LIEU où J'AI DORMI
La Cave
On ouvre la porte avec une poignée glacée et fragilisée par les va-et-vient. La porte est en bois et pas trop solide, on a dû la remplacer plusieurs fois. L’obscurité est énorme. On doit laisser la porte bien ouverte pour ramener la lumière du hall. On ne peut pas faire un pas de plus, avec tout ce bric à brac qui n’a jamais servi et que personne n’a même jamais vu. Sur tout cela un grand matelas rembourré pour cacher le tout. Un lourd sommeil m’atteint.
N.
SOLITUDE
La nuit
C’était la première fois que j’entrais en prison. Pendant deux mois j’ai eu l’impression que c’était un rêve. L’angoisse me prenait souvent dans la journée, je n’arrivais pas à supporter cette pression. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour supporter tout ça.
Mais ce qui est le plus dur en prison, c’est qu’il n’y a personne pour te dire comment faire, parce qu’ici on n’a pas le droit d’être faible. Il y a la nuit, ça m’angoisse, je n’ai toujours pas compris pourquoi ça m’angoissait.
Je ne dors presque jamais la nuit, j’ai une boule à l’estomac qui m’empêche de dormir. C’est la merde, quoi.
Envie d'en savoir plus sur les ateliers d'écriture ? Rendez-vous sur http://lepapyrus.free.fr
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